La princesse muette (conte)

Publié le par Movaniel

La princesse muette

C'était du temps
Où les sourds battaient la mesure
Où les aveugles faisaient de la couture
Où les culs-de-jatte sautaient
par-dessus les murs
Du temps donc où il y avait encore de
belles princesses dans les châteaux dorés.



L'une des ces belles, en un certain royaume, était si fine et si délicate qu'elle en était venue, tant ses prétendants l'ennuyaient, à entrer en un silence obstiné et avait juré de ne prendre pour époux que l'homme qui parviendrait à la faire parler. Aussitôt, aux portes du château se sont présentés une foule de bavards, de braillards, de prétentiards... Ils on glosé, épilogué et disserté sur tous les sujets du monde. Tous sont repartis salivants et aphones. La demoiselle restait seule et muette.


Inutile de faire de longs discours,
Le temps court et le destin suit son cours...



Un jour enfin, un berger se présente au château. On le conduit dans la chambre de la princesse qui cousait à la lueur d'une chandelle. Elle ne daigne pas même lever la tête à l'entrée du jeune homme. Lui, sans prêter plus d'attention à la toute belle, s'approche alors de la chandelle, s'assoit devant elle et lui conte cette histoire :
Il m'est revenu, ô chandelle, qu'en l'antiquité du temps, des âges et des moments, trois hommes étaient partis en voyage. L'un était sculpteur, l'autre tailleur et le troisième instituteur. Ils s'étaient arrêtés pour la nuit dans une forêt obscure et, pour se protéger des bêtes fauves, avaient décidé de monter la garde tour à tour.
C'est le sculpteur qui commence et, cherchant à passer le temps, il se met à tailler dans un grand bout de bois de charme qui se trouvait là, et qui est si tendre au ciseau. Son tour de veille terminé, il avait sculpté une jeune fille de rêve. Le tailleur prend la relève et, inspiré par cette poupée charmante, il sort quelques chiffons de son sac et, en un tournemain, l'enrobe d'une ravissante parure. Quand l'instituteur s'est réveillé tellement subjugué par cette apparition à qui, selon lui, il ne manquait que la parole, il a entrepris sur-le-champ de lui enseigner les rudiments du langage. Et il était si habile homme qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la poupée s'est mise à articuler quelques mots. Les deux autres se lèvent et la jeune fille leur paraît à tous les trois si parfaite que chacun revendique aussitôt le droit de l'épouser.
- C'est moi qui l'ai conçue !, disait le sculpteur.
- C'est moi qui l'ai vêtue !, disait le tailleur.
- C'est moi qui lui ai donné la parole !, disait l'instituteur.

A ton avis, ô chandelle, a enfin demandé le berger, vers lequel des trois s'est tournée la demoiselle ?

Et la princesse, qui avait fait mine de ne rien écouter sans pourtant en perdre une seule miette, et qui tenait encore son aiguille suspendue, s'est sentie subitement tant émue par l'intelligence et la délicatesse de ce berger - qui, du reste, il faut l'avouer, était bien fait de sa personne - qu'elle a brisé son voeu et laissé chanter sa voix en disant :
- La demoiselle s'est tournée bien évidemment vers celui qui a su lui donner la parole.


Et ce furent là leurs premiers mots d'amour,
Et les derniers de cette histoire.


 

 

Encore une histoire de J.-J. Fdida...


Publié dans Textes d'auteurs

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nine 05/02/2009 13:44

"de ne pendre pour époux" Est-ce un lapsus?...   nine.

Movaniel 07/02/2009 12:46


Peut-être. En tout cas j'ai corrigé. Une copine féministe que tu connais m'a fait une critique incisive de cette histoire, critique justifiée. Moi j'avais plus été touché par la poésie du défi que
lance la princesse aux hommes.